LES HISTOIRES POUR ENFANTS

 

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Quand les animaux servent d'exemple.
N'est-il pas humain de reprocher aux animaux les défauts dont plusieurs
membres de la tribu sont affublés?
En utilisant ce biais, la susceptibilité des uns et des autres est préservée. Ces légendes particulières montrent ce qu'il faut évité quand on ne veut pas récolter le mépris de son entourage. Charge aux fautifs de s'identifier et d'adopter une ligne conduite opposée à celle qui est décrite. Dans ces récits, destinés à provoquer la honte, l'animal accumule les plus mauvais exemples.
Il se charge des pires défauts et additionne l'irresponsabilité envers les siens, l'égoïsme, l'incompétence, voire l'indignité. Comprend qui veux !... Reste à chacun, le soin de rectifier sa ligne de conduite s'il n'a pas la conscience tranquille.

A cette époque, les coyotes ne vivaient pas en solitaires comme aujourd'hui. Ils habitaient avec femmes et enfants. L’un d'eux, jadis, demeurait sous une tente avec son épouse, son fils et sa fille. Le père de cette petite famille était si mal
organisé qu'il n'arrivait pas à pourvoir à la subsistance des siens.
On était alors à la Lune où la Neige Entre dans le. Il faisait si froid que les aiguilles des sapins ne tenaient plus aux branches. Le givre recouvrait la lune, et le soleil était parti depuis longtemps vers un meilleur endroit.
La provision de bois était épuisée dans la tente du coyote. Sa femme, malade, avait dû s'aliter. Les enfants grelottaient
de fièvre. La femme dit à son mari :
- Sors et va chercher des branches. Sinon, nous allons tous mourir de froid.
Le coyote grogna mais néanmoins sortit du tepee. Dehors, il trouva du bois sec. Il songea : «Les femmes sont bien
sottes». Pourquoi la mienne n'a-t-elle pas rentré ces branches ?".
Il s'en empara et les jeta sur le feu. Mais il s'agissait de l'Arbre Malodorant. Une si mauvaise odeur se dégagea de la fumée que la femme due se lever pour éteindre le feu. Puis elle prit la décision d'aller elle-même chercher du bois. Elle emmena avec elle ses deux petits et trouva un arbre abattu. Elle s'apprêtait à le débiter quand elle aperçue un
cerf pris dans la neige jusqu'au poitrail. La femme attrapa le cerf par la queue et cria à ses enfants :
- Allez vite chercher votre père et dites-lui que je tiens un cerf.
Les enfants se précipitèrent vers le tepee et dirent au coyote :
- Vite, notre mère a besoin de toi ! Elle a attrapé un cerf et il faut que tu le tues.
Dites à votre mère que j’arrive, le temps de prendre mes Armes.
Les enfants partirent en courant, le coyote se rendit tranquillement dans la forêt, coupa trois bâtons, revint dans sa
tente et se confectionna un arc et deux flèches. Mais au moment de s'en aller, il s'aperçut que les courroies de ses
raquettes à neige étaient cassées. Il en coupa d'autres dans un morceau de peau et les remplaça. Ensuite, il pensa :
«Tout ce travail m'a donné faim.»
Alors, il dévora les baies séchées que sa femme gardait précieusement dans une
boîte en écorce. Enfin, il partit.
La femme agrippait encore le cerf, le coyote lui cria :
- Prends patience, j'arrive !
Il visa le cerf et cria à nouveau à l'adresse de sa femme :
-Je suis prêt, lâche-le !

La femme libéra la queue de l'animal. Le cerf sauta hors de son trou, se mit à courir et tomba dans un grand creux neigeux au moment où le coyote laissait filer son trait. La flèche passa au-dessus de l'animal sans l'atteindre. Le coyote plaça alors sa deuxième flèche sur son arc et tira une seconde fois. Mais à cet instant précis le cerf saura du trou et le dard passa sous son ventre. N'ayant plus de flèche, le coyote ne put que regarder s'enfuir le cerf. La femme prit ses deux enfants sur son dos et dit :
- Mon époux est un incapable. J'ai faim et je retourne au tepee.
Mais son mari avait mangé toutes les baies, aussitôt elle s'écria :
- C’en est trop, je préfère m'en aller !
Elle prit sa fille avec elle et laissa le garçon à son époux. Resté seul avec son fils, le coyote lui dit :
- Ne pleure pas, ta mère reviendra lorsqu'elle aura faim. Elle ne peut pas errer seule dans cette contrée.
Mais la femme ne reparut pas. Après plusieurs jours, le père dit à son enfant :
- Nous allons suivre les traces du cerf que ta mère a laissé échapper.
En chemin, ils trouvèrent un barrage de castors. Le coyote entreprit de démolir la digue afin d'avoir accès à la maison
des Petits-Hommes-de-Ia-Forêt. Lorsque l'eau du lac baissa, l'un d'eux sorti. Le coyote le tua et pénétra sous la hutte
pour avoir les autres. Toutefois, ceux-ci rusèrent. Ils se mordirent les lèvres et firent le mort. Le coyote les porta sur
la berge et dit à son fils :
- Regarde, ces castors sont morts de frayeur en me voyant. Nous allons les faire cuire, mais avant, allons chercher du
bois. Ils y allèrent. Hélas, lorsqu'ils revinrent, les castors s'étaient enfuis. Il ne restait plus que celui qui était réellement mort. Le coyote l'embrocha et le posa au-dessus du feu. Lorsqu'il fut à point, il le découpa. Alors, le coyote prit
pour lui les meilleurs morceaux et rendit à son fils les parties les plus coriaces. Puis il s'arrangea pour manger plus
vite que l'enfant, et quand il eut fini de manger sa part, il aida le petit à terminer la sienne. Durant la nuit suivante, le fils du coyote mourut de froid et de faim. Son père le laissa sans sépulture sous une mince couche de neige et partit seul. Il arriva finalement dans un étrange village. Pas une âme n'était en vue et tout semblait désert. Cependant, parmi les restes de ce village, le
coyote trouva sa femme. Il lui demanda :
- À part toi, il n'y a personne ici. Que fais-tu en un pareil endroit ? Pourquoi n'es-tu pas revenue dans notre tepee ?
- Ici j'ai chaud et je n'ai plus faim. Où est notre fils ?
- Il est mort en route. Cet enfant n'était guère résistant.
Et toi, qu'as-tu fait de notre fille ?
- Elle a beaucoup grandi durant ton absence, maintenant elle est mariée. Son époux prend grand soin d'elle.
La femme donna à manger à son mari. Il remarqua :
- Quelle nourriture bizarre vous absorbez dans ce village.
- C'est celle que les chasseurs d'ici nous offrent chaque jour.
A la fin du repas, la femme demanda à son mari :- Dorénavant, as-tu l'intention de rester avec nous ?
- La chair est bonne et le tepee est confortable.
- Dans ce cas je dois te prévenir, les gens de ce village ne sont pas des coyotes.
- Qui sont-ils alors?
- Ce sont des hommes. Ils vont d'ailleurs bientôt rentrer.
A ces mots, un long frisson parcourut le coyote. Il sortit sans mot dire. Un vent froid secoua le cuir de la tente. Alors, terrorisé à la pensée de rencontrer un homme, le coyote détala à perdre haleine
.

 

Tiré du livre : Mille ans de contes, histoires et légendes à raconter aux enfants avant d'aller dormir aux éditions Milan (isbn : 9782841134496)

 

 

 

 

 

 

 

 

histoire pour enfant : D'un mari à l'autre Tribu : Chippeway, Temps de lecture 5 minutes. Une «bible» pour bien se conduire. Il arrive assez souvent que les légendes prennent certaines libertés envers l'auditoire. Ainsi !es hommes se confondent très souvent avec les animaux de leur proche environnement. Quand ils ne prennent pas leur aspect… le temps d'un récit. Les puissances anciennes n'ignoraient pas que de nombreux hommes recelaient en eux des penchants regrettables. Il fallait donc les redresser avant qu'exception devient habitude. A l'intérieur de ces organisations tribales aux mœurs plus que libérales, les écarts de conduite sortant de l'ordinaire étaient fortement déconseillés par l'ensemble de la communauté. Et ils seraient devenus par trop fréquents si une ligne de conduite, édictée par une sorte de voix de la sagesse, n'était venue, pour le moins, mettre en garde les «déviationnistes» en puissance, ou rectifier les parcours trop sinueux. Les légendes, très souvent contées avec humour, s'appuyaient toujours sur des faits que chacun pouvait comprendre. Elles prenaient toute leur importance et jouaient pleinement leur rôle lorsqu'un public attentif venait puiser en elles la logique du raisonnable. La Lune-des-Oies-Grises revenait, et avec elle les élans perdaient leur poil d'hiver et les hermines retrouvaient leur toison blanche. Les Chippeway allaient vers le sud à la poursuite des hardes de bisons. Parmi eux se trouvait Quatre-Vents. Elle marchait péniblement sous le poids d'un lourd fardeau. Or, à un détour de la piste, les liens fermant son baluchon se rompirent et le contenu se répandit sur la terre nue. Pendant qu'elle ramassait ses affaires, le reste de la petite troupe s'éloigna et disparut bientôt derrière un bois. Un loup en maraude s'arrêta à côté d'elle et lui dit:- Au lieu de ramasser ces choses inutiles tu ferais mieux de me suivre au pays des jeunes épousées.- Mais je n'ai pas de fiancé, dit Quatre-Vents.- J'en suis un, répliqua le loup, suis-moi et je t'épouserai.- Quatre-vents accepta. C'est alors que le loup s'aperçut que la femme était enceinte, et comme il ne voulait pas adopter le petit d'un être humain, il saisit son couteau, ouvrit le ventre de Quatre-Vents et déposa le bébé sur le bord du chemin. Le soleil suivant, le premier mari de Quatre-Vents revint sur ses pas afin de rechercher son épouse. Mais il ne trouvait que son enfant abandonné. Il le prit dans ses bras et l'emmena avec lui dans la tribu des Chippeway.Au tout début de la Lune-du-Parfum-des-Fleurs, Quatre-vents enfanta d'un jeune louveteau. Puis, une lune plus tard, des crocs pointus apparurent sur les gencives de la femme. Un jour que son mari était à la chasse, Quatre-Vents prit son bébé loup et partit chez les castors. Quatre-Vents parvint sur la rive d'un grand lac. Un mâle castor lui saisit le bras et lui déclara :- Deviens mon épouse, tu partageras ma cabane toute neuve. Personne ne fait cuire mes aliments.Quatre-Vents accepta et entra dans la hutte de l'animal. Mais comme le castor n'acceptait pas d'éduquer le fils d'un loup, Quatre-Vents fut obligée de l'abandonner au bord de l'eau. Quelque temps après, lors de la Lune-des-Mûres-Sauvages, la femme mit au monde un petit castor. Mais Quatre-Vents s'aperçut bien vite qu'une queue large et plate poussait au bas de son dos. Elle n'y prêta pas attention et continua d'allaiter son jeune enfant. A l'approche de la Saison-Triste, les castors quittèrent les huttes pour s'enfoncer dans les terres. Esseulée et triste, Quatre-Vents se rendit alors dans la forêt en quête d'une compagnie. Au fond d'une grotte où elle s'était réfugiée pour la nuit, la femme rencontra un ours. La trouvant à son goût, l'ours lui proposa :- Accepte de devenir mon épouse. Tu pourras rester ici bien au chaud sans craindre les frimas.Quatre-Vents s'installa dans la grotte et y vécut heureuse. A la fin de la Lune-où-le-Gel-Dépose-des-Perles-sur-les-Arbres, Quatre-vents accoucha d'un ourson. Hélas, à l'arrivée des grosses neiges, le plantigrade hiberna et Quatre-Vents vit pousser sur son corps des poils épais et bruns. La femme secoua en vain son mari pour le réveiller. Et comme il ne faisait qu'émettre des ronflements répétés,Quatre-vents se sentit abandonnée. Elle sortit de la caverne et erra au hasard de la piste. Malheureusement, elle avait oublié son bébé ourson auprès de son mari. A la lune-des-Grandes-Chasses la tribu des Chippewaypénétra dans le sous-bois. Ils découvrirent la femme qui allait ici et là, telle une désespérée. Malgré ses dents de loup, sa queue de castor et son pelage d'ours, son premier époux la reconnut immédiatement. Sans lui adresser de réflexion au sujet de son aspect, il l'emmena sous son wigwam.Une fois chez les siens, Quatre-Vents retrouva son premier nourrisson humain, mais au lieu de se réjouir, elle devint triste et se mit à pleurer. Lorsque le sorcier de la tribu l'interrogea sur son étrange comportement, elle partit à se lamenter :- J'ai perdu mon enfant-loup, mon bébé castor, et mon ourson. Comment vais-je faire pour retrouver ma petite famille? Devinant l'existence que venait de vivre Quatre-Vents, son mari la consola :- Tu as retrouvé ton foyer, oublie ton passé, tu es au milieu des hommes maintenant. A l'écoute de ces paroles, la tristesse de Quatre-Vents s'envola. Elle se fit une robe très ample pour cacher sa peau couverte de poils d'ours et sa queue de castor. Mais en dépit de ce camouflage, les femmes de la tribu se moquèrent d'elle. Son vêtement ne cachait hélas pas ses dents de loup et le désespoir finit bientôt par la gagner. Alors qu'un nouveau soleil naissait, Quatre-Vents dit à son mari :- J'ai décidé de faire cesser les sarcasmes qui m'assaillent. Bien que son mari tentât d'en savoir plus, elle s'enferma dans un mutisme absolu. L'époux partit à la chasse, et le soir, quand il revint, il trouva Quatre-Vents inerte sur sa couche. Pensant qu'elle dormait, il lui chatouilla le nez avec un brin d'herbe. Comme elle ne se réveillait pas, il lui mordilla le menton. Comme Quatre-vents restait toujours sans réaction son mari prit parti de la secouer énergiquement... Il s'aperçut alors qu'elle lui avait dérobé son couteau et qu'elle s'était donnée la mort. Chez les Chippeway, depuis cette horrible aventure, dès qu'un homme promet à une femme de l'épouser, celle-ci n'en croit pas un mot et court s'enfermer à l'intérieur de son wigwam.

Tiré du livre : Mille ans de contes, histoires et légendes à raconter aux enfants avant d'aller dormir aux éditions Milan (isbn : 9782841134496) Nous les grands nous aimons tous raconter des histoires à nos enfants qui les font rêver alors prenons nous aussi le temps de rêver pour voir le monde un peu moins triste.

Philippe

 

 

PAROLES D'AIGLE

 

 

Tout semblait parfaitement calme et serein, du moins en apparence, les chasseurs du clan étaient rentrés une nouvelle fois bredouilles de leur chasse. Ils avaient été accueillis sans un cri, sans même une parole de désapprobation. Les enfants cessaient de jouer et de tourner autour des feux, les anciens se réunissaient un peu à l'écart, comme perdus au plus profond de leurs pensées, vides d'espoir et de réponses. Nuls ne savaient pourquoi, une nouvelle fois les chasseurs, pourtant si habiles et déterminés rentraient encore sans aucune nourriture à offrir à des bouches devenues si avides. Les chefs de chasse ne prononçaient nulle parole, ni pour se justifier, ni pour tenter de comprendre le sens de ce qui se faisait déjà sentir comme un abandon des dieux et des esprits. Les tambours se mirent une nouvelle fois à chanter, et la nuit se déchira de cette complainte, de cette demande d'aide. Ce n'est que plus tard dans la nuit, que le clan, terrassé par la faim et la fatigue s'endormit. Au petit matin, alors que le sommeil conservait encore la plupart des membres du clan dans une douce langueur, que le plus jeune des porteurs de visions s'éloigna du campement, comme pour calmer ses intenses réflexions. Il n'avait pas encore l'âge d'être un chasseur, il sortait à peine de l'initiation d'homme. Il s'éloigna, les yeux dirigés vers le sommet de la montagne, que la brune du matin dissimulait encore aux regard. Il ajusta la couverture sur ses épaules et allongea le pas vers l'horizon ; il emportait avec lui, seulement un simple caillou que lui avait remis son père. Une pierre de visions, lui avait-on dit. La montagne semblait s'éloigner, plus il avançait ; sa gorge commençait à souffrir de plus en plus de la soif, et même de la peur. Mais rien ne l'arrêterait, et il continua de marcher, alors que le soleil était déjà haut dans le ciel. Par plusieurs fois, il trébucha, son corps éprouvé par la chaleur et les privations ; mais à chaque fois il se releva, animé d'une détermination sans faille. Il devait se rendre au sommet de cette montagne ; telle avait été la teneur de son dernier rêve. Le clan avait à peine pris conscience de son absence, tellement était grande sa détresse. Le jeune rêveur gagna enfin le sommet de cette montagne, son corps tout meurtri de cette ascension, de ce périple. Il s'effondra au sol, son pauvre corps vidé de toutes ses forces. Ses yeux, se dressèrent soudain vers le ciel, alors que se dessinait au dessus de lui une ombre, qui lui sembla gigantesque. Un grand oiseau, comme il n'en avait jamais vu, semblait dessiner de grands cercles autour de lui. Aucune peur ne l'assaillait, il contemplait ce spectacle fascinant. Et l'oiseau descendit, pour venir se poser tout près de lui et s'adressa directement à lui, en effleurant légèrement son visage d'une de ses ailes. - Ton clan semble avoir oublié les enseignements des anciens. Il part à la chasse sans avoir pris conseil auprès des anciens , ni des esprits qui guident la main du chasseur. Le jeune homme, se redressa, comme pour mieux entendre la parole du grand aigle. - Tu vas redescendre vers les tiens, et tu pourras les guider vers des chasses fructueuses. Je t'ai choisi pour porter la plume du savoir et de la connaissance. Il déposa une grande plume sur le front du jeune homme. - Prends-la, et porte la en signe de ta fonction, celui qui voit plus loin et qui parle avec les oiseaux. Le grand aigle lui conta que ses enfants et les enfants de ses enfants donneraient une plume à toutes celles et tous ceux qui seraient choisis pour guider le clan, au fil des âges. Il étira ses ailes et s'envola dans un grand battement. Le jeune homme, portant fièrement la plume redescendit vers les feux de son clan. Il parla, il enseigna pendant des jours et des nuits, il dressait à chaque fois la plume, comme pour rappeler le nécessaire chemin de reliance avec les esprits. Plus jamais les chasseurs ne revinrent bredouilles, du moins tant qu'ils savaient écouter, celui, ou celle qui voit plus loin et qui parle avec les oiseaux.

 

 

 

 

DEUX GRANDES OREILLES DANS LA LUNE

 

Un jeune montagnais décide un matin d'automne de partir à la chasse. Il prend dans sa tente son arc et son carquois, dans lequel il place soigneusement une belle flèche empennée de plumes d'aigle.

- Je m'en vais chasser, lance-t-il joyeusement aux gens de son village. Je serai de retour avant le coucher du soleil. Vous verrez, ma gibecière sera remplie de lièvres bien gras que j'aurai abattus avec cette seule flèche.

Le jeune chasseur, confiant en sa bonne étoile, part en forêt. Ce qu'il n'a révélé à personne, c'est qu'au cœur de la nuit, il a rêvé qu'il aurait, ce jour-là, la surprise de sa vie. Dans un songe, il a vu, à travers la brume matinale, un énorme lièvre qui sautait dans un cerceau jaune.

- C'est sûrement un signe de chance, se dit-il, il me faut chercher à comprendre...
Il enjambe un ravin, escalade une montagne, se fraie un chemin dans la forêt, marche, marche jusqu'à ce que le soleil soit bien haut au-dessus de sa tête. Mais il n'aperçoit pas le gibier recherché !

Il y a bien tout autour des moineaux qui pépient, des pies qui jacassent, des écureuils qui rouladent à se fendre l'âme, une perdrix qui froufroute de temps en temps sous ses pas pour l'impressionner FFFFRRRROOOOOUUUUU ! Mais pas un seul lièvre à l'horizon.

- Pourtant, songe le chasseur, j'ai bien vu un lièvre dans mon rêve. Me serais-je trompé ?

Tout à coup, au bout d'un sentier, entre les roches moussues, à l'ombre d'une falaise sombre, dans un rayon de soleil, le chasseur aux aguets croit entrevoir deux grandes oreilles... un bout de queue, puis Pouf ! une touffe de poils brun terre qui s'évanouit par enchantement...

- Ah ! Ah ! voilà enfin ma chance, se dit le chasseur progressant à pas de loup, je serai plus rusé que le renard, plus vif que l'aigle et j'aurai mon lièvre.

Il voit déjà sa gibecière s'appesantir, se gonfler...

- Il est certainement très gros... motus !

Le rabatteur s'avance, s'arrête, observe, épie, écarquille bien les yeux, écoute... fait deux pas, un pas, scrute, tend l'oreille. Il traque le lièvre.

- Là ? peut-être... non ! pourtant...

Il bande son arc.

- Bon... Où est-il passé maintenant ?

Plus rien, silence. Que les CHCHCHCHCHHHH du vent dans les têtes d'arbres qui s'agitent.

- POUF ! POUF ! CRAC ! CRAC ! SSSS !

- Là, dans les broussailles ? Non !

Le tireur attend le bon moment. Il lui faut agir avec discernement. Il ne voit pas sa proie, mais la suit à l'oreille, la pressant.

- Ouais, c'est un malin. Il est preste en diable. Tiens, tiens, il doit être là derrière le gros pin. Bon ! Voilà qu'il disparaît... non... non ! Il est toujours là. Oh ! C'est un vrai magicien. Oh ! Oh ! je lui vois le bout du nez. Encore un peu, un peu plus...

ZZZZZOOUUUMMM. Le chasseur décoche sa puissante flèche meurtrière.

Le lièvre agile s'esquive d'un bond. La flèche le rate de peu, file tout droit comme une étoile filante, percute un gros caillou, dévie, et dans une nuée d'étincelles se fixe à la cime d'un grand bouleau.

Humilié, furieux, rouge de colère, le chasseur lance son arc en l'air, chicane à haute voix, maudit tout autour de lui, piétine de rage les fines herbes.

La forêt avait rarement entendu un tel flot d'injures. À ces mots, les castors plongent sous l'eau, les oiseaux s'enfoncent la tête sous l'aile, les écureuils s'engouffrent dans leur trou.

S'il veux récupérer sa flèche, le chasseur n'a plus qu'une chose à faire : grimper dans le grand bouleau. Il grimpe, grimpe, s'accroche à une branche, puis à une autre, reprend son souffle...

- Ouf ! Quelle escalade éreintante. Encore un peu et j'y serai enfin !

Mais il est tellement essoufflé et heureux d'atteindre le sommet qu'il laisse échapper un long soupir de soulagement. OOOOOUUUUFFF ! Et par mégarde, il souffle sur sa flèche qui se soulève, tourbillonne dans l'air comme une plume, virevolte, monte, pour aller s'accrocher au-dessus de sa tête, encore plus haut !

Le chasseur, désemparé, est tout surpris d'avoir soupiré si fort.

Sa flèche, là-haut, moqueuse, se balance au gré du vent. Elle ne tient que par le bout d'un aileron.

Le jeune chasseur reprend rageusement son ascension et grimpe, grimpe, monte, se hisse toujours plus haut, en équilibre sur une branche, puis sur une autre. Cette fois-ci, il prend mille précautions. Il s'arrête, retrouve son souffle, soupèse ses chances, tend prudemment la main, frôle l'objet convoité du bout des doigts mais il ne peut l'atteindre. Alors, il s'étire, essaie à nouveau, précairement juché... rien à faire, elle reste inaccessible

- Ah ! si j'étais écureuil ou perdrix...

Mais il n'est qu'un chasseur exaspéré, que l'idée de revenir bredouille au village pousse à accomplir des prouesses dangereuses.

- Je t'aurai ou bien j'y laisserai ma peau, crie-t-il avec hargne à la flèche.

Il décide de souffler dessus tout doucement pour la faire retomber sans sa main tendue.

- Un tout petit coup. PFFF...

Elle oscille, les branches vibrent.

Encouragé, il recommence, mais un peu plus fort.

- PFFFFFFF... Elle bouge... les branches s'agitent. Bon, ça s'en vient. Allons-y de nouveau avec plus d'énergie. PPPPFF... rien à faire. Malheur, elle semble même s'éloigner.

Alors, le chasseur perd patience, prend une longue inspiration, gonfle ses poumons d'air, plisse ses yeux et expire de toutes ses forces.

- PFFFFFFFFUUUUUUUUUOOOOUUU !

Il libère brusquement l'air qui s'échappe en trombe de sa bouche arrondie, comme une tempête sortie du fin fond d'une caverne.

Sous l'impulsion, la tête de l'arbre s'étire, s'élance, pique vers le ciel en crevant les nuages, emportant avec elle la satanée flèche et le chasseur.

La surprise occasionnée par la poussée de son expiration manque de faire dégringoler le chasseur éberlué.

Soudain, celui-ci aperçoit des pistes géantes de lièvre. Intrigué, il se hisse sur les nuages, prend pied sur un autre monde et suit pas à pas ces étranges traces.

Au bout de la terre, le soleil se couche déjà et la pleine lune s'apprête à prendre la relève dans le ciel flamboyant.

- Il fait noir et notre chasseur n'est pas revenu ! Lui serait-il arrivé malheur ? s'inquiètent les habitants du village.

Il se préparent à partir à sa recherche lorsqu'un veillard s'écrie :

- Regardez, là-haut dans la lune !

- Oh ! il y a des ombres dans la lune, s'exclament les villageois. Ça ne s'est jamais
vu ! Que se passe-t-il ?

- Oui ! Oui ! J'aperçois la silhouette d'un chasseur avec un arc... oui, c'est bien un arc.

- Je vois une longue flèche emplumée, lance un autre.

- Là-bas, regardez, on dirait des flammes qui se découpent. Non ! Non ! On dirait plutôt des herbes ou... mais oui, ce sont des oreilles de lièvre, des oreilles géantes!

Il étaient tous si consternés qu'ils passèrent la nuit entière à observer la lune.

Depuis ce soir-là, les Amérindiens affirment qu'ils voient dans la lune, lorsqu'elle est ronde, un jeune chasseur avec son arc et sa flèche à la poursuite d'un lièvre dont les longues oreilles se profilent derrière des rochers.

Ont-ils trop d'imagination ? Chose certaine, le jeune chasseur n'est jamais revenu. Aurait-il eu honte de se montrer la gibecière vide ? Certain croient l'avoir vu la nuit canotant dans le long reflet argenté de la lune lorsqu'elle se mire dans les eaux du grand lac. Mais en vérité, ils ne sauraient le jurer. Qui sait où se cache la vérité ?
Qui connaît la fin de l'histoire ?

 

 

LES QUATRES FRERES VENT
 

Il y eut un temps, oh ! il y a bien une éternité de cela, les animaux et les humains de la terre étaient si intimement liés les uns aux autres, qu'on ne les différenciait pour ainsi dire pas. Les femmes, les ours, les hommes, les perdrix, les enfants, les renards, les loups, les saumons s'entendaient à merveille et conversaient à qui mieux mieux.

Leur amitié était si solide, leur vie quotidienne si enlacée, qu'il arrivait qu'un grand pélican adopte spontanément un enfant orphelin et qu'il l'élève à sa manière, sans distinction, parmi ses propres petits, dans son immense nid rond construit dans les hautes herbes.

Parfois, c'était une grand-maman qui, le soir, endormait, en fredonnant une berceuse, un renardeau égaré, un louveteau sans foyer, une portée de levrauts dont les parents étaient partis pour quelques jours.

Il y avait bien de petites querelles qui éclataient de temps en temps, mais dans la forêt, cela était vite oublié.

Hommes et bêtes partageaient tout : territoire, nourriture, habitation ; et les mêmes craintes les faisaient tressaillir.

Il arrivait qu'un grizzli mette sa force au service d'un homme pour l'aider à déplacer un gros billot ou une lourde pierre ; qu'un grand-duc, grâce à ses yeux, guide une famille, le soir, à travers la nuit et la forêt ; ou bien qu'une gélinotte huppée avertisse la communauté d'un danger imminent comme un feu de forêt. En retour, une femme pansait une blessure, enchâssait une patte ou une aile casée ; un homme remettait à l'eau un omble de l'Arctique emprisonné par mégarde dans les rochers de la rive à marée basse.

Il n'était pas rare, à la brunante, d'apercevoir de nombreux humains et animaux, jeunes et vieux, rassemblés autour d'un feu de camp, parler de tout et de rien, de la pluie et du beau temps, pour le simple plaisir d'être ensemble, de s'entretenir et de discourir. Ils adoraient tous parler et s'y adonnaient avec verve et grand cœur. Si l'un, piqué par les propos un peu vifs d'un confrère ou d'un consoeur élevait la voix en signe de protestation, un autre s'empressait aussitôt de tempérer par des propos conciliants et le calme revenait.

C'était presque le paradis sur terre.

- Il fera beau et chaud demain, glapit doucement un vieil aigle à tête blanche du bout de son accent pointu. En venant vous trouver, j'ai vu le soleil se coucher dans de légers draps roses.

L'aigle ne se trompait jamais car avec ses yeux perçants, ce qu'il avait vu, il l'avait bien vu ! Tous le savaient, personne ne le contredisait.

- Vous avez bien raison, brame une chevrette. Ce soir, le vent de l'est s'est fait doux et j'ai senti sa caresse sur les longs poils de mes joues. Ce sera beau demain, c'est certain !

- Oui ! C'est bon signe. Regardez la flamme monter haute et droite dans l'air sec, sans faire de fumée, dit un homme. Je suis de votre avis moi aussi. Oh ! Une belle journée en perspective...

- Tant mieux ! Tant mieux ! grogne l'ours noir de sa voix bourrue, mais sympathique, en se frottant les mains de satisfaction. J'ai l'intention d'aller me baigner pas plus tard que demain. Ca fait bien mon affaire qu'il fasse chaud.

- Ouais... hum... mais vous savez, moi je crois que quelques petites gouttes de pluie par-ci, par-là, ne feraient pas de tort à personne, gémit prudemment le castor entre ses longues dents, hésitant et tapant légèrement de la queue sur le sol poussiéreux soulevant de petits nuages gris.

Tap ! Tap ! Tap !

Tous constatent alors que castor est nerveux sans bon sens. C'était contre ses habitudes, lui toujours si calme... Que se passait-il donc ?

- Ouais... Il n'y a pas eu de pluie depuis... depuis... Attendez que je compte...

- Depuis autant de lunes que j'ai de cercles autour de ma longue queue, s'écria le raton laveur exubérant, toujours plus vif que ses confrères. Il se dressa le derrière face au feu, la queue en panache : tous remarquèrent qu'effectivement, il n'y avait pas eu la plus petite ondée depuis fort longtemps !

- Ouais... Vous savez sans doute mes bons amis que le niveau de l'eau dans ma rivière n'est pas descendu aussi bas de mémoire de castor. Je suis à court d'eau, je vous avoue bien humblement, que ça m'inquiète un peu. Pour tout vous dire et sans vouloir vous apeurer inutilement, je crains la sécheresse. Oui... la sécheresse !

- Les incendies de forêt sont toujours à redouter dans de telles conditions, croasse le corbeau noir en déployant ses grandes ailes couleur de suie.

Tous frissonnent à cette remarque. Les bêtes et les humains avaient cet ennemi commun ; le terrible feu qui poussé dans le dos par son impitoyable compagnon, le vent, ravage les forêts sèches, souille de cendre l'eau des lacs et des rivières, détruit sans discernement maisons, nids, terriers, cabanes, asphyxie sans pitié ceux et celles qui n'ont pu fuir à temps.

Chacun avait encore en mémoire des sauve-qui-peut, où les fuyards, prisonniers de la fumée qui obscurcit la vue, brûle les yeux, court sous une pluie de tisons rouges qui allument des brasiers qui jaillissent à droite, à gauche, droit devant, juste derrière. Il faut enjamber, sauter, bondir, s'élancer, contourner, toujours à la course au dernier moment. Le cœur fou, comme un tambour qui vibre à grands coups, les muscles poussés à bout, l'esprit tendu, en se faisant à chaque instant roussir le poil, brûler le bout des ailes et de la queue, une seule idée en tête : fuir !

Les adultes se remémorent, la gorge serrée, la disparition d'un père, d'une mère, d'enfants, de familles entières. De journées angoissantes et interminables, submergés dans un lac, une rivière, une mare d'eau, à bout de souffle et de forces, angoissés, priant pour qu'éclate un orage ou que le vent tourne de bord ; des recherches désespérées dans un cimetière hérissé de troncs calcinés pour retrouver un être cher, un vestige d'habitation, un peu de nourriture, un coin vert pour se coucher, se reposer.

- Ne vous tracassez donc pas, grogne le porc-épic se hérissant. Nous aurons de la pluie bientôt et tout reviendra à la normale. Allez ! Faites-moi confiance. Ne soyez pas superstitieux. Regardez, les aurores boréales qui dansent dans le ciel. C'est bon signe. Il pleuvra sous peu.

- Oui ! Oui... reprit le premier le grizzli pour faire oublier son enthousiasme de tout à l'heure pour les beaux jours. La Grande Ourse est renversée dans le ciel, elle brille comme jamais, il pleuvra sur la terre, j'en suis sûr !

La voix monotone et posée du porc-épic avait toujours pour effet de rassurer tout le monde et de les ramener à la réalité.

Le caribou relance à nouveau la conversation.

- Je vous l'ai toujours affirmé et je vous le répète ce soir : tout compte fait, on est mieux l'hiver que l'été !

- Oh !

- Mais voyons donc !

- Oui, bien sûr !

- Jamais de la vie !

- Des sottises ! Encore des sottises !

- Ca dépend...

- Quelle idée !

Des éclats de protestation fusent de tous bords et de tous côtés. Dans le feu de l'action, certains se sont même levés, le bec ou le museau en l'air, frémissant, les ailes déployées, les plumes gonflées, le poil courroucé, les poings fermés, les griffes sorties, les babines tremblantes..

- Tu parles pour toi ! Tu te débrouilles bien dans la neige avec tes longues pattes et tes gros sabots fourchus. Tu peux piocher ta nourriture, hurle le loup gris sur un ton plaintif Mais moi, l'hiver, j'en arrache. Je n'ai rien à manger. Je reste pris dans la neige molle, Les tempêtes, le verglas. Pouach !

La perdrix penche plutôt du côté du caribou. On lui fait remarquer que tous ne peuvent pas marcher sur la neige comme elle, qu'elle n'est pas objective, en d'autres mots, qu'elle ferait mieux de se taire...

- C'est bien vrai, criaille-t-elle tout haut, en regardant ses ergots larges et poilus qui la supportent sur la neige comme des raquettes.

Le lièvre, comme d'habitude, ne fut pas pris au sérieux et pour cause. Il ne savait pas trop de quel côté donner de la tête. Il aimait bien se vêtir de son duveteux manteau tout blanc, l'hiver... Mais d'autre part, sa robe brune d'été, plus légère, couleur de terre, lui seyait bien aussi. Il piétinait sans arriver à se décider. Parfois, il couinait.

- Oui ! Oui ! Le caribou, l'orignal, la loutre ont raison.

Mais tout de suite après, il applaudissait la bernache et le canard en tapant le sol de ses pattes arrières.

Pof ! Pof ! Pof !

L'ours, la marmotte rigolaient.

- Moi, gronde l'ours, ça ne me dérange pas et l'hiver, je dors comme mon amie la marmotte. Personne ne l'entendit.

- De toute façon, affirme l'outarde de sa voix enrhumée, hurlant à tue-tête pour se faire entendre dans la cohue, moi, je migre, je fuis la neige, le vent, la glace, les eaux froides. Vive l'été, le soleil, les plages ensoleillées. Vous devriez tous m'imiter.

Le huart, seul dans son coin, observait de loin et en silence ses amis qui criaient, hurlaient, piaillaient, caquetaient, cancanaient, grognaient, sifflaient, meuglaient, jappaient, coassaient, miaulaient, calmaient, s'invectivaient...

Au beau milieu de la conversation, alors que tous s'animaient dangereusement, que le ton avait atteint son paroxysme, que certains étaient prêts à se tirer les cheveux, à s'arracher les poils, à se plumer, même à se mordre à belles dents et à se griffer, un vieil homme aux longs cheveux gris se leva et commença à distribuer à chacun une écuelle d'écorce de bouleau remplie d'une odorante soupe fumante au riz sauvage.

C'était déjà le petit matin qui pointait à l'horizon. Les animaux et les humains se léchaient les babines.

- Mmmmummmm que ça sent bon.

On se rapprocha du feu. Le cercle se resserra.

- Votre soupe chaude arrive à point, meugle doucement à l'oreille du serveur un vieil orignal barbu qui avait du panache.

Dans un grand élan d'amitié, il posa sa patte sèche et velue sur l'épaule de l'homme.

- Merci ! Je commençais à avoir froid, dit-il, froid dans le dos et ce charivari me crevait les tympans. Ouf !

Maintenant plus sereins, coude-à-coude, côte-à-côté, flanc contre flanc, se réchauffaient mutuellement, les humains et les animaux. Le calme était revenu et chacun partageait ce repas communautaire si réconfortant.

- Mentou1, ta soupe est délicieuse.

- Oui ! Oui ! Très bonne, glapit le renard entre deux lapements retentissants.
Slap ! Slap !

- Si tu nous racontais une histoire pendant que nous mangeons ? suggéra raton laveur en lavant le fond de son bol à grands coups de langue.

Le vieil orignal balança son panache en guise d'approbation et pour encourager Mentou d'accepter, ajouta :

- Ne te fais pas prier, ça calmera les esprits encore échauffés.

- Mentou, raconte-nous un récit de nos ancêtres, brame le chevreuil à queue blanche qui lui non plus, nerveux, n'aimait pas les sautes d'humeur de ses compagnons.

Tous approuvèrent bruyamment en piétinant ou en battant des ailes. Les humains aussi insistaient en applaudissant, car ils aimaient bien leur grand-père Mentou et ils en étaient fiers. Il connaissait tant de choses surprenantes !

Mentou pensait intérieurement qu'un jour, ces discussions aussi animées iraient trop loin et que cela finirait malheureusement dans le chaos et que peut-être elles conduiraient à la bagarre. Qu'arriverait-il alors de l'amitié entre les êtres humains et les animaux ?

- Bon ! Bon ! C'est d'accord. Écoutez-moi bien, je vais vous raconter ce que mon grand-père me révéla il y a bien longtemps de cela.
- Bravo ! Bravo ! cajole bruyamment le geai gris qui aimait tellement Mentou qu'il le suivait partout. Il était devenu un fidèle compagnon de l'homme.

Au même moment, un petit vent frisquet, arrivé de l'est, agaça les convives, les tenaillant, les pinçant dans le cou, aux cuisses, sur les flancs... Mentou endossa son mackinaw2.

Le vent inspira Mentou qui décide de profiter de la circonstance pour donner une leçon à sa façon aux humains et aux bêtes de la terre.

Que va-t-il leur raconter ?

- Uuuuuuuuuuuu, souffle Mentou, le conteur.

- Uuuuuuuuuuuu, imitant le vent entre ses lèvres serrées, les bras déployés et tournant en rond autour du feu...

- Uuuuuuuuuuuu, comme un grand oiseau.

- Uuuuuuuuuuuu, le vent violent vient vite, sans s'annoncer.

- Uuuuuuuuuuuu.

Mentou souffle sur l'assistance en tournant autour.

- Mon grand-père me racontait qu'il y a quatre vents, comme il y a quatre directions opposées.

Il pointe du doigt là où se lève le soleil, là où il se couche, là d'où vient la chaleur, là où habite l'esprit malin, au pays de Windigo mangeur d'animaux et d'humains.

- Les vents sont des frères qui vivent ensemble, au centre de la terre, dans une grotte sans fond, humide et sombre, couverte de glace, même l'été, remplie de bruits étranges et forts qu'aucune oreille ne peut supporter bien longtemps sans mourir. De longs glaçons hérissent le sol et pendent à la voûte, comme des chicots glacés.

- Mon grand-père est descendu sous terre en secret, sans se faire voir. Il y a vécu la peur de sa vie, il n'y est jamais retourné ! C'est lui qui m'a raconté cette histoire en tremblant encore de frayeur, claquant des dents, glacé jusqu'aux os.

Les frères Vents sont des géants d'une force terrible. D'un seul souffle uuuuuuuuuuuu ! ils pouvaient anéantir les animaux, les humains, les arbres et les plantes.

Mentou montre de sa main ouverte ce qu'il y a autour.

- Toute la nature serait bouleversée si les vents ne s'équilibraient pas. C'est pour cela qu'ils sont enfermés dans une caverne de roc. Sans cela...

¤¤¤

L'aîné, Vent du Nord, est énorme, rond, gonflé comme une boule. On l'appelle souvent « Cœur plein de poils ». Il porte une longue barbe qui pousse sur tout son corps. Elle est remplie de glaçons qui dégouttent tout le temps Pluk ! pluk ! laissant des mares d'eau froide sur son passage.

Quand Vent du Nord parle, ses paroles sortent givrées de sa bouche. On peut les voir flotter un instant dans les airs, en suspension, blanches et cassantes comme des cristaux, puis, elles s'effritent et éclatent par terre sur le roc. Crac !

Lorsqu'il se fâche, ses lèvres épaisses s'arrondissent, se retroussent, se prolongent, tordues. C'est à ce moment-là qu'il sort la tête de la caverne et crache des avalanches de neige et de glace qui s'envolent dans les airs, déboulent la pente, recouvrant toute la terre.

- Oh ! Mais c'est effrayant !

- Brrrrrr, j'en ai les os glacés.

- Et moi, des frissons dans le dos, caquette la marmotte frileuse en claquant des dents.

- Heureusement, Bonhomme Nord est une personne sage et équilibrée. Il veut avant toute chose, protéger la vie de tous les habitants de la terre. Sa tâche n'est pas facile et son frère Sud vient souvent à sa rescousse.

- Mais... vous savez, leur confie Mentou, tout bas, Sud, deuxième de la famille, coincé entre son grand frère Nord et son jeune et impétieux frère Ouest est un grand timide ! Il a le cœur gros et la larme à l'œil facile. Il veut plaire à tous, être poli, obligeant, déranger le moins possible. Il se confond en excuses pour un rien, rougit de honte au moindre regard, blêmit sans raison apparente, s'isole, se retire sans dire un mot...

Sud a l'allure d'un grand courant d'air vaporeux, Il a presque toujours les bleus, souvent le cafard. Il erre en peine en rasant les murs de sa caverne. Lorsqu'il sort à son tour la tête du trou, ses longs cheveux blonds flottent sur les monts. Il souffle doucement FFFFFFF, s'amusant à sécher la terre, réchauffer les habitants. Il lui arrive parfois de somnoler d'aise et de chauffer... chauffer... jusqu'à ce que tout soit sur le point de rôtir. Mais un frère envieux le jette brusquement dans le trou sombre et prend sa place. Sud disparaît alors sans protester... en marmonnant.

- Ah ! s'indigna un canard.

- Sud aussi, dans le fond de son cœur, veut le bien de la nature. Mais il n'arrive pas toujours à s'affirmer, à se faire entendre de ses frères.

- Pourtant, leur chante-t-il souvent de sa voix doucereuse, nous sommes de la même famille. Pourquoi sommes-nous si différents les uns des autres ? Comme il n'y a jamais de réponse à ses questions et que ses frères lui tournent le dos, font la sourde oreille ou se moquent de lui, le grand vent du Sud se remet à errer... vaporeux, ébouriffé.

¤¤¤

- Ouest est celui des quatre qui a le plus mauvais caractère. Il est imprévisible, intenable, intempestif. Nord et Sud doivent toujours l'avoir à l'œil et réparer ses frasques. Dodu, bedonnant, ronflant, bon vivant, les joues roses, débonnaire, on croirait un gros tourbillon, parfois rouge de colère, pâle de frayeur, noir de rage, tantôt gai, tantôt taciturne, vociférant constamment contre tout et rien, généreux à l'excès, il lui arrive de suffoquer comme s'il allait tout à coup manquer d'oxygène. Il bouscule alors ses frères et passe sa grosse tête chaude et luisante hors de la caverne pour chercher son souffle.

Les trois autres le connaissent bien et savent qu'il vaut mieux ne pas intervenir. Ça ne ferait qu'empirer la situation ! De toute façon, tout ce qu'entreprend le vent d'Ouest ne dure pas et il s'apaise aussi vite qu'il s'est emballé. Un vrai feu de broussailles !

¤¤¤

Mentou s'arrête, respire profondément, regarde son auditoire attentif droit dans les yeux.

- L'Est ! Ah mes amis ! L'Est c'est autre chose ! Jeune, agressif, un dur de dur celui-là ! Grand, sec, fort, têtu et polisson comme pas un, sournois en plus. En retrait, les paupières toujours plissées, de petits yeux ronds nerveux, scrutant tout jusqu'au fond des entrailles, on dirait une lame de couteau, le vif reflet d'un rayon de soleil sur un lac gelé. Il frappe par derrière, quand on s'y attend le moins. Il s'amène en douce le matin, très tôt, ou en toute fin de journée, jamais en plein jour. Il se cache derrière un nuage de sable, une bourrasque de neige, une traînée de feuilles mortes.

Il les pousse en tas puis vrouuuuuummmmm vous les plaque en pleine face en riant et se sauve.

Lorsque vent d'Est sort de son antre, c'est à pas de loup, sans faire de bruit. Il s'acharne sur les plus malheureux, les plus démunis. Il s'infiltre dans les moindres fissures, tourne autour de sa proie, la harcèle, la pique, la mord aux endroits les plus vulnérables qu'il connaît en grand spécialiste.

Les hommes, les femmes, les mâles et les femelles qui écoutent Mentou sont sidérés.

- S'il n'y avait qu'un vent, ajoute Mentou, nos vies seraient en péril. Heureusement, ils sont quatre et ils s'équilibrent. L'un n'allant pas sans l'autre.

- Uuuuuuuuuuuu, suivez mon conseil, souffle le Nord à ses frères, ajoute le vieil homme, chacun aura son tour ; sinon, les hommes et les animaux seraient détruits et ce serait la désolation sur la terre.

- C'est ainsi que nous vivons tous ensemble, me disait mon grand-père : l'un aidant l'autre, l'un réparant les erreurs de son frère. C'est un exemple d'harmonie que nous donne la nature. Nous habitons un pays où chaque saison a son utilité, où chacun a sa place et peut être lui-même en respectant l'autre.

- C'est bien vrai ! se disent les humains et les animaux.

Mentou était satisfait. Il avait réussi à réconcilier ses amis les humains et les animaux. Il se demandait cependant combien de temps cette paix fragile allait durer. Les animaux et les humains ont la mémoire si courte.

À l'est, le soleil se levait, enveloppé d'épais nuages bleus, un arc-en-ciel s'étirait du bout du lac à la montage.

- L'arc-en-ciel porte chance, lance Mentou. Demain il pleuvra sur toute la forêt et nous serons heureux.

Les humains et les animaux s'étaient endormis, collés les uns aux autres.

Au loin, l'étoile du matin se couchait à son tour.
 

 

1 . Variante de manitou.

2. Emprunt de l'algonquin (micmac). Michillimakinac, nom de lieu qui signifie « Grosse Tortue » ; par extension, peut désigner une chemise, un manteau, un veston.

 

 

 

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