LE PHOTOGRAPHE DES INDIENS
D'AMÉRIQUE

Edward Sheriff Curtis
(1868 - 1952) est un photographe ethnologue américain
Il a eu comme ambition d'entreprendre
l'inventaire photographique exhaustif de tous les indiens des 80
tribus existantes. Cette population indienne qui était estimée à
plus d'un million d'individus au
18e siècle
était descendue aux alentours de 40 000 lorsqu'il
débuta son projet.
Le père d'Edward Curtis était prédicateur et emmenait souvent
son fils dans de longs voyages à cheval et en canoë lorsqu'il
parcourait sa paroisse dispersée. Curtis connut donc très tôt la
vie au grand air, ce qui devait lui servir par la suite. Il
exerça à partir de 1891, après la mort de son père, la
profession de photographe en studio, à Seattle. Une équipe
scientifique qui parcourait les montagnes voisines, séduite par
ses capacités de guide et de photographe l'aida à obtenir un
contrat qui lui permit de partir en Alaska comme photographe
officiel de l'expédition Harriman. Il commença ensuite l'étude
des Indiens, qui le fascinaient, par un été chez les Indiens de
la Prairie, accompagné d'un anthropologue. Sa passion ne le
quitta pas jusqu'en 1930, date de parution du vingtième et
dernier tome de sa monumentale encyclopédie.
De 1907 à 1930, eut lieu une véritable course contre la montre.
Parmi les tribus qu'il visita : les Kwakiutl sur la côte
pacifique, les Comanches, les Apaches et les Crees, dans leurs
tipis caractéristiques, dans les Grandes Prairies et au pied des
Rocheuses, les Hopis, les Pueblos et autres habitants du
Sud-ouest, les Blood, les Blackfeet et les Algonquins dans le
Montana.
On estime que Curtis traversa les États-Unis environ 125 fois en
rendant visite à quatre-vingt tribus et que quarante mille
clichés furent pris les trente ans que dura son enquête. Il
utilisa également un appareil à cylindre de cire enregistreur
d'Edison qui lui permit d'étudier soixante-quinze langues et
dialectes et d'enregistrer dix mille chants. Cependant, Curtis
passa probablement au moins autant de temps à parcourir les
salons de la côte est en quête de financement qu'à étudier les
indiens dans leurs territoires. En effet, il pensait que tous
ses problèmes financiers seraient résolus par Morgan, mais la
réalisation de l'encyclopédie dura vingt ans de plus que prévu,
et on estime l'investissement total que nécessitèrent la
rédaction et la publication de l'œuvre à plus d’un million de
dollars.
En
fait, il ne s’intéressa guère à ceux qui présentaient des signes
trop évidents d’acculturation ; il exigeait de ses modèles une
certaine pureté des mœurs. Son projet était soutenu par le grand
industriel, financier et philanthrope new-yorkais John Pierpont
Morgan et par le président Theodore Roosevelt, pour qui il
entendait enregistrer « tous les aspects de la vie dans toutes
les tribus demeurées à un stade primitif » afin d'immortaliser
ce qui pouvait être sauvé de ces cultures sur le point de
disparaître, dans leur forme originelle.
Une partie de son travail fut publié dans une somme en vingt
volumes intitulée : « The North American Indian »,
comprenant 2 500 photographies, 4 000 pages de textes, alors
qu'au final, Curtis réalisa près de 50 000 prises de vue. Dans
ce travail d'une vie, Edward S. Curtis a mis au service de la
science ses dons d'artiste, ce qui confère à son œuvre non
seulement des qualités ethnologiques, mais aussi artistiques et
même spirituelles.
Le résultat force l'admiration : ses photographies restituent la
beauté et la grandeur d'un univers aujourd'hui mythique. À
travers son objectif, Curtis a saisi les visages, les attitudes,
les rites, les scènes de la vie quotidienne et de l'intimité,
mais aussi les paysages, le cadre de vie et l'habitat de quelque
quatre-vingts tribus. Son œuvre est un élément majeur de
l'histoire des natifs sur le sol des États-Unis, mais elle
constitue aussi un évènement
dans l'histoire de la photographie.
On peut dire de Curtis qu'il est l'un des premiers
photojournalistes. Cependant, son travail fut assez peu publié
dans la presse – il écrivit quelques articles qui rencontrèrent
un assez mauvais accueil du fait de son manque de compétences
académiques : Curtis ne possédait pas réellement de diplôme et
c'était surtout un homme de terrain. La raison pour laquelle on
peut s'intéresser à lui aujourd'hui fut la rigueur et la minutie
avec lesquelles il travailla toutes ces années : il travailla en
s'investissant pleinement dans son projet tout en tâchant de
nouer des liens avec les Indiens rencontrés. Ceux-ci avaient
conscience que le travail de Curtis permettrait de faire
connaître au monde leurs traditions quand cette génération
aurait disparu : ils comprenaient d'autant mieux l'importance du
travail de Curtis que leurs cultures étaient essentiellement
orales. Les tribus qui avaient été étudiées par Curtis
informaient d'autres tribus que le photographe pourrait les
aider à conserver une trace de leurs fragiles traditions et
celles-ci l'accueillaient. Même si Curtis commit quelques
impairs, dus à son ignorance de certaines traditions locales, il
était en général bien considéré. Il fut même le premier blanc à
filmer et à participer à la fameuse Danse du Serpent des Indiens
Hopi, qui se déroulait tous les deux ans pendant seize jours et
qui consistait en une invocation théâtralisée de la pluie. Il
était photojournaliste dans le sens où il photographia la vérité
pour pouvoir ensuite la transmettre à ses compatriotes.
Un journaliste écrivit : « Il devint
un Indien. Il vécut, il parla indien ; il fut une sorte de Grand
Frère Blanc. Il passa les meilleures années de sa vie, comme les
renégats d’autrefois, parmi les Indiens. Il découvrit
d’anciennes coutumes tribales. Il ressuscita les fantastiques
costumes d’antan... ».
Curtis avait pris conscience de l'importance de conserver une
trace des traditions indiennes, tout comme le président
Roosevelt, mais pour d'autres raisons. Theodore Roosevelt
pensait que la disparition des Indiens se faisait pour le plus
grand bien de la civilisation et que leur seul intérêt était
leur valeur de document historique. Ceci n'était pas le point de
vue de Curtis, même s'il essaya toujours de présenter les
Indiens comme un peuple intouché par la civilisation blanche ;
il alla pour cela jusqu'à retoucher les photos où apparaissaient
des objets non indiens ou des touristes blancs. Ceci devint
rapidement extrêmement difficile : les Indiens furent durement
frappés par diverses épidémies de varicelle et de tuberculose,
par la guerre avec les blancs et la réduction progressive de
leur territoire. Des agences organisaient des visites
touristiques des réserves indiennes, dépossédant ainsi les
Indiens de leurs traditions. Les Hopi décidèrent à partir de
1911 de ne plus danser la Danse du Serpent devant des étrangers.
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